Compte-rendu : Maud Mulliez, « Geste, matière et numérique », In Situ, n°42, 2020

Compte-rendu : Maud Mulliez, « Geste, matière et numérique », In Situ, n°42, 2020

Dans son article, Maud Mulliez cherche à montrer l’intérêt de croiser les outils numériques avec la pratique matérielle expérimentale dans le cadre de la recherche en histoire de l’art. Elle s’appuie sur sa propre démarche, appliquée à des œuvres incomplètes, ici principalement antiques, dont un relief médiéval, la figure de l’ange porteur de lune du tympan du portail royal de la cathédrale Saint-André à Bordeaux. L’article insiste sur l’intérêt de l’usage de l’imagerie 3D en tant qu’outil d’expérimentation pour les chercheurs qui favorise la collaboration, et peut amener à de nouvelles hypothèses de restitution.

L’ange porteur de lune du tympan du portail royal de la cathédrale Saint-André à Bordeaux. À gauche : restitution numérique de l’état actuel. À droite : proposition de restitution polychrome.
Image : Maud Mulliez / cliché : Archeovision, Archeotransfert.

Maud Mulliez est docteure en histoire de l’art spécialiste de l’Antiquité, chercheure associée au laboratoire « Archéologies et sciences de l’Antiquité » et au laboratoire Archéovision de l’Université Bordeaux Montaigne. Elle bénéficie également d’une formation en restauration de tableaux et se sert de son expertise à la fois manuelle et théorique pour des travaux de recherche autour de la reconstitution d’œuvres lacunaires ou d’éléments disparus avec une démarche expérimentale qui comprend la pratique de la peinture comme moyen de réflexion. En 2020, elle dirige la publication des actes du colloque « Restituer les couleurs / Reconstruction of Polychromy. Virtual Retrospect » qui avait eu lieu entre novembre et décembre 2017. En 2020, elle publie un article dans le numéro 42 de la revue In Situ. Revue des patrimoines, coordonné par Pascal Liévaux et Livio de Luca, et portant sur le thème de l’imagerie numérique dans le cadre du patrimoine culturel comme moyen de représentation et de transmission des connaissances. L’article étudié ici s’inscrit dans le cadre du projet « L’Empreinte du Geste » sélectionné par l’Idex de Bordeaux dans le cadre du programme Arts et Sciences. L’utilisation des techniques numériques et de l’imagerie 3D s’est fortement développée dans la recherche en histoire de l’art depuis quelques décennies pour la connaissance, conservation, restauration et la médiation du patrimoine. Ici, Maud Mulliez se concentre sur la restitution du geste de l’artiste, dans un projet qui est encore dans sa phase exploratoire. En effet, celui-ci s’appuie sur une démarche expérimentale,  à l’aide de marqueurs qui captent les mouvements de l’artiste qui sont ensuite comparés à des vestiges.

Première de couverture, Maud Mulliez (ed.), Restituer les couleurs, Collection Archéovision, Bordeaux, 2019

En premier lieu, l’autrice s’attache à montrer l’intérêt de l’articulation entre technologie numérique 3D et expérimentation matérielle. Elle prend comme exemple le projet de restitution numérique de la frise du Trésor des Marseillais à Delphes, qu’elle a réalisé en collaboration avec le MAP-Gamsau, les archéologues de l’université d’Aix-Marseille, le musée d’Archéologie méditerranéenne de Marseille, le musée de Delphes et l’Éphorie de Delphes. Celui-ci visait à mettre en situation un ensemble de fragments sculptés qui constituaient la frise de 29 mètres de longueur pour la présenter lors de d’une exposition. La numérisation des fragments ainsi que leur impression 3D ont été mis à contribution pour la conduite de ce projet. L’imagerie numérique sert également dans le cadre d’hypothèses de restitution et permet d’apporter un outil de réflexion supplémentaire, évitant une intervention physique trop précoce risquant d’abîmer l’œuvre originale. Le travail de modélisation 3D, dans le cadre du projet concernant le Trésor des Marseillais, comme dans celui de la restitution de la polychromie du buste d’Akhénaton,  a permis un véritable travail collaboratif entre les acteurs, et semble, selon Maud Mulliez, entraîner une réflexion plus poussée sur les objets de recherche. Le chercheur spécialiste d’un sujet peut s’apercevoir par la mise en œuvre réelle que certains détails lui échappaient auparavant. L’outil numérique serait ainsi plus efficace lorsqu’il s’associe à la matérialité réelle, cependant le matériau originel peut venir à manquer pour des éléments disparus ou dégradés. Ce manque peut ainsi justifier une démarche expérimentale, comme dans le programme Retro-Color 3D, qui avait pour but de restituer la couleur dans trois œuvres, en premier lieu le buste d’Akhénaton, ensuite le décor peint du triclinium de la Maison de Neptune et Amphitrite à Herculanum et enfin l’ange porteur de lune du tympan du portail royal de la cathédrale Saint-André de Bordeaux. Des mesures colorimétriques n’ont été possible que sur les peintures d’Herculanum, et ne prennent pas en compte l’aspect mat ou brillant de la couleur, ni les microreliefs. La démarche expérimentale ambitionne ne dépasser ces limites en reproduisant le processus de mise en œuvre originel.

Restitution de la frise du Trésor des Marseillais. Crédits : Maud Mulliez (ArScAn-CNRS) et Léonard Gugi (MAP-CNRS)

Dans la partie suivante, elle montre les pistes développées autour du concept, déjà bien connu, « d’archéologie du geste ». En 2017, la chambre des métiers et de l’artisanat du Tarn-et-Garonne lance un « Répertoire numérique du geste artisanal ». Le projet « l’Empreinte du Geste » est dédié à cette recherche non seulement pour retrouver les gestes ayant abouti aux traces qui composent l’œuvre, mais aussi dans une visée artistique en créant une nouvelle œuvre qui représenterait les gestes eux-mêmes, détachés de l’œuvre originale. Tout d’abord, une base de données de traces et de gestes dont le rapport est bien établi est constituée pour pouvoir générer de nouveaux modèles par intelligence artificielle. Maud Mulliez a choisi de se concentrer sur une technique artistique suffisamment simple pour limiter les paramètres, l’encre de Chine sur papier. Ensuite, pour établir le lien entre les œuvres et les gestes, les mouvements de l’artiste sont enregistrés avec des marqueurs grâce à trois caméras (OptiTrack) et on numérise les traces produites sur le papier. Deux types de dessins sont mis en œuvre dans le processus, des croquis de modèles et de la calligraphie.

Disposition des marqueurs sur l’avant-bras, le poignet, la main et l’outil permettant d’enregistrer les mouvements.
Cliché : L’Empreinte du Geste.

Enfin, elle conclut l’article en insistant sur l’intérêt de l’alliance entre technologie numérique et approche matérielle voire expérimentale de l’objet, qui permettrait d’une part de dépasser les réticences envers les nouvelles technologies qui seraient un risque pour la rigueur scientifique, et d’autre part de donner aux archéologues faisant face à des données incomplètes de formuler des hypothèses de restitution non seulement plus justes, mais avec un rendu visuel satisfaisant.

Pour conclure, l’article me semble intéressant par son approche nuancée des technologies numériques, qui permet de profiter de leurs avantages dans la visualisation des œuvres de différents angles, ou pour formuler des hypothèses de restitution, tout en gardant à l’esprit l’aspect matériel de l’œuvre. Une telle publication témoigne du dynamisme actuel  des techniques numériques dans la recherche en histoire de l’art, qui pourraient être renouvelées par l’approche de Maud Mulliez. On pourrait imaginer appliquer sa démarche pour chercher le patrimoine de gestes sur des œuvres picturales d’autres périodes, moderne ou contemporaine.

Bibliographie

Maud Mulliez, « Geste, matière et numérique », In Situ, 42 | 2020, en ligne : http://journals.openedition.org/insitu/28367

Mvi Architecture, Mauro Vincitore, »Trésor des Marseillais – Restitution des fragments de la frise, Delphes », 15 juin 2012, en ligne : http://mvi-architecture.blogspot.com/2012/03/tresor-des-marseillais-restitution-des.html

Théophane Nicolas, Ronan Gaugne, Cédric Tavernier et Valérie Gouranton et Bruno Arnaldi, « La tomographie, l’impression 3D et la réalité virtuelle au service de l’archéologie », Les nouvelles de l’archéologie, 146 | 2016, 16-22.

Sébastien Gaime, « L’imagerie 3D en archéologie : de l’enregistrement de terrain à l’aide aux relevés », In : Eusèbe (S.), Nicolas (T.), Gouranton (V.), Gaugne (R.) dir. – Archéologie : imagerie numérique et 3D : actes du 3e séminaire scientifique et technique de l’Inrap, 26-27 juin 2018, Rennes. Publié le 10 mai 2019.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *