Compte-rendu : Paul Ardenne, « La biennale d’art contemporain, un événement culturel de moins en moins culturel, et de moins en moins évènementiel ».

Compte-rendu : Paul Ardenne, « La biennale d’art contemporain, un événement culturel de moins en moins culturel, et de moins en moins évènementiel ».

Cet article a été écrit à quatre mains avec Anna Pericchi. Bonne lecture !

 

Paul Ardenne (1956-…) est un historien de l’art et commissaire d’exposition spécialisé dans l’art contemporain, dont il enseigne l’histoire à l’université d’Amiens. Il a écrit de nombreux essais et articles dans lesquels il développe une réflexion sur l’art actuel.

Paul Ardenne publie l’article « La biennale d’art contemporain, un événement culturel de moins en moins culturel, et de moins en moins évènementiel » dans Le syndrome de Venise, La biennalisation de l’art contemporain, numéro 20 de la revue Figures de l’art en 2011. Les biennales sont, selon la définition donnée par le cnrtl : « Subst. fém. La biennale. Manifestation artistique, culturelle, etc., qui a lieu tous les deux ans », et celle de Venise est fondée sur le modèle des expositions universelles : elle investit un espace d’une ville accueillant l’évènement dans lequel sont présentés des pavillons nationaux. Le numéro de la revue dans lequel l’article est publié s’attache à dresser une analyse critique de la 53e biennale de Venise de 2009. L’article de Paul Ardenne traite du phénomène général de multiplication des biennales qui accélère largement dans les années 1990, qui serait l’époque du “règne de la biennale”2. Cette multiplication est concomitante du processus de la mondialisation.

Dans un premier temps seront abordés les discours diffusés par les biennales elles-mêmes qui dans un second temps seront mis à l’épreuve de l’analyse de l’auteur qui considère que ces discours ne correspondent pas à la réalité de ces manifestations, et dans un dernier temps sera questionnée la nécessité de l’existence de ces biennales.

“Dans le champ de la médiation des arts plastiques, les années 90 ont consacré le règne de la “biennale”, ARDENNE Paul, “La biennale d’art contemporain, un événement culturel de moins en moins culturel, et de moins en moins évènementiel”.“Le Syndrome de Venise, La biennalisation de l’art contemporain”. Figures de l’art, Pau, Presses Universitaires de Pays de l’Adour, 2011, n°20, p. 177.

Golden Tower, œuvre de James Lee, Biennale 2017, Grand Canal, Venise. © StanislavSamoylik/Shutterstock

« Toute biennale (…) se prévaut d’asseoir un point de vue majeur sur l’art, et au-delà, sur l’état de la culture sinon du monde ». Selon ce postulat de l’auteur, il sera analysé par quels moyens discursifs et médiatifs les biennales d’art contemporain justifient leur valeur d’autorité.

Selon Paul Ardenne, « Cet évènement qu’est censément la biennale (…) se présente comme une “coupe” dans l’histoire immédiate de l’art vivant ». Cette idée de la biennale comme un instantané l’art vivant est affirmée par Paolo Baratta, président de la Biennale de Venise : « le rôle fondamental de la Biennale, celui qui soutient son prestige, n’est pas de faire indice aux progrès des valeurs du marché de l’art, mais d’observer où les artistes vont et, à travers l’art, où le monde se dirige. ». On observe ainsi dans la plupart des discours des biennales la prétention à une vision représentative de l’art vivant tel qu’il est à un instant donné, voire tel qu’il pourrait être à l’avenir.

Pour établir cette “coupe”, les expositions des biennales s’organisent autour d’une thématique. Celle-ci est déterminée par la volonté de rendre la manifestation attractive à la fois pour les acteurs du marché de l’art, dont les collectionneurs, galeristes, marchands, critiques, curateurs et artistes et pour le visiteur ordinaire. Raymond Barre, écrit dans l’avant-propos du catalogue de la 3e biennale d’art contemporain de Lyon sur le thème de l’art et les nouvelles technologies : « (…) les thèmes des “nouvelles technologies de l’image” retenus cette année par les commissaires de la Biennale ne manquera pas, je pense, d’intéresser les jeunes. À travers l’utilisation artistique du multimédia, nul doute que la Biennale constituera une approche, une ouverture intéressante pour cette génération nourrie par ses nouvelles techniques. Et c’est bien en cela que nous préparons le devenir de la création culturelle dans notre cité ». On retrouve effectivement ici la volonté d’attirer un public le plus large possible, constitué de personnes non spécialistes de l’art, d’autant plus que les biennales présentent aussi des visites guidées et d’importants programmes pédagogiques. En plus de vouloir être attractives et accessibles, les biennales se présentent comme un lieu privilégié de conceptualisation autour de l’art.

Le domaine de l’art vivant est le lieu d’une réflexion conceptuelle riche, d’expérimentation et de discours théoriques. De ce fait, les biennales voulant s’inscrire dans l’actualité de l’art donnent une part importante aux discours, à la théorie et se pensent comme une « formule réflexive qui fournit à penser ». Plus encore, elles s’établissent comme une autorité, une voix majeure de la réflexion théorique mondiale dans l’art. À titre d’exemple, la 53e Biennale de Venise, par son titre « Fare Mundi », se réfère au livre de Nelson Goodman, Ways of Worldmaking et prolonge une réflexion ouverte par des expositions marquées par le postcolonialisme comme « Magiciens de la terre », « Africa Remix » ou « Partages d’exotismes ».

 
© Sam Keogh - Usines Fagor - Biennale d'art contemporain 2019 - photo : Muriel Chaulet / Ville de Lyon

Dans un premier lieu, la réflexion sur l’art promise par les biennales est selon Paul Ardenne perturbée par la multiplication des biennales et de leurs thématiques qui créent la confusion chez le visiteur. Ainsi celui-ci peut à la fois avoir l’impression que l’art contemporain se veut comme un phénomène universel, et on observe de la part de pays considérés comme “périphériques” par le marché mondial de l’art, des propositions curatoriales liées au local. De plus, parmi l’ensemble des biennales, les thèmes varient selon la tendance du moment, comme on a pu le voir avec les nouvelles technologies dans la 3e biennale de Lyon.

Cette confusion a été le reproche principale de la critique envers la 53e biennale de Venise Fare Mondi/Making Worlds/Construire des mondes. De même, au sein du numéro de Figures de l’art dans lequel Ardenne écrit, l’article de Louise Poissant rejoint son propos (« jamais Biennale de Venise n’aura sans doute recueilli un aussi large assentiment… contre elle » POISSANT, Louise. “Construire ou déconstruire”. “Le Syndrome de Venise, La biennalisation de l’art contemporain”. Figures de l’art, Pau, Presses Universitaires de Pays de l’Adour, 2011, n°20, p.37.).

En effet elle dresse les adjectifs négatifs émanant des critiques à propos de cette biennale. Son article vient compléter la compréhension de celui de Paul Ardenne, puisqu’il semble que cette biennale a fait l’unanimité en terme de déception.

En parallèle de cette apparente diversité, on observe une standardisation à l’échelle mondiale des propositions curatoriales, comme le souligne le titre de la troisième partie de l’article “Nausée de la fausse dissemblance et dévalorisation symbolique”, ce qui va à l’encontre de la richesse annoncée par les biennales au travers de leur propre médiatisation.

Paul Ardenne, lui, explique la standardisation en partie parce que leur organisation est du fait du même type d’acteurs, puisqu’il s’agit de personnes venant de milieux culturels similaires et qui fréquentent les mêmes milieux, les curateurs (qui composent les comités de sélection et qui dirigent les expositions). C’est un nouveau type de commissaire d’exposition qui émerge depuis les années 1980 dans le milieu de l’art contemporain, et qui a statut d’auteur de son exposition. Il donne pour exemple le biennale d’Istanbul de 1995 qui a fait appel à des curateurs qui ont statut de vedette : René Block, Rosa Martinez, Paolo Colombo, Yuko Hasegawa, qui d’une édition à l’autre, n’émet jamais un identique point de vue sur la création plastique émergente. Ce serait cette variété des énoncés qui finirait par agacer les curateurs, ce qui expliquerait le fait qu’ils n’accompagnent plus leurs artistes dans les biennales. Par exemple, pour la Biennale de Venise de 2009, Daniel Birnbaum reconnaît dans une interview accordée à Art press qu’il ne connaissait pas toujours les oeuvres qu’il s’était proposé de présenter à la Lagune, et encore moins leur portée symbolique puisqu’elle sortaient tout juste de l’atelier. Cet aveu dénote une sorte de lassitude du fait de devoir énoncer une vérité pour se conformer au discours officiel des biennales. Le fait de devoir se démarquer absolument des autres biennales amène à choisir des thématiques selon la tendance du moment : les oeuvres d’art finissent alors par se ressembler alors que chaque curateur cherche à mettre en avant une proposition singulière, puisqu’il est en réalité poussé à l’homogénéité pour être sélectionné.

 

 
Teresa Margolles, Sangre recuperada, 2009. Installation in-situ avec des matériaux organiques, de l'eau, croquis. Dimensions variables. Collection de l'artiste. Courtesy: Peter Kilchmann Gallery, Zurich, and Galería Salvador Diaz, Madrid

La richesse théorique des biennales passe au second plan après leurs préoccupations commerciales et politiques, en plus des contraintes dues au statut des curateurs. Dans l’article de Louise Poissant cité plus haut, l’auteur ajoute aussi qu’il y aurait dans cette biennale plus d’intérêt et d’engagement dans les pavillons nationaux. Cela pourrait s’expliquer par le fait que ceux-ci défendent des causes politiques locales. On y trouve des propositions engagées, comme celle de Teresa Margolles (pavillon du Mexique), qui utilisent le pavillon pour dénoncer une situation locale alors qu’on trouve aussi des pavillons nationaux plus conventionnels de la part de pays déjà bien placés dans le marché de l’art mondial comme les Etats-Unis représentés par Bruce Nauman ou de pays voulant se frayer une place dans celui ci, comme l’Espagne avec Miquel Barcelo.

 

Si dans l’article l’auteur s’attache à décrypter les aspects négatifs des biennales d’art contemporain, il défend leur existence à la fin de son texte et les considère comme un “mal nécessaire”. En effet, pour lui, ces manifestations ne pourront jamais être imparfaites. Cinq ans après la publication de cet article, il va même être curateur pour ”La Littorale”, exposition à la Biennale internationale d’art contemporain d’Anglet, du 26 août 2016 au 2 novembre 2016, signe de son acceptation du système des biennales. En fait, son article illustre une attitude courante et significative des acteurs du marché de l’art contemporain, qui consiste à élaborer une critique de ces manifestations tout en les fréquentant.

Les biennales ont une utilité politique et de valorisation sociale pour les acteurs du monde de l’art contemporain qui y participent, ce qui explique l’acceptation générale de ces événements par ceux-ci. Paul Ardenne lui-même, dans ce contexte-là, a un intérêt personnel à défendre l’existence des biennales, alors même qu’il affirme régulièrement, dont dans cet article en particulier, leur peu d’apport à l’art.

En conclusion, cet article permet de comprendre et d’analyser la défense de l’existence des biennales d’art contemporain par un auteur qui a un regard critique sur leurs discours. Ces événements, à l’image du marché de l’art contemporain dans son ensemble, sont marqués à la fois par la figure du curateur, par des paradigmes géopolitiques mondiaux et locaux, et par des paradigmes liés au marché économique qui s’inscrivent dans ces situations sociétales. De ce fait, il leur est difficile de se conformer aux attentes créées par leurs propres discours, annonçant une représentativité de l’art vivant, alors même que les oeuvres présentées résultent d’une sélection, et une réflexion profonde sur l’art, alors même qu’elles privilégient l’aspect commercial et politique. Malgré ces contraintes, on peut comprendre la volonté de l’auteur de conserver ces manifestations, puisqu’en tant qu’acteur du milieu de l’art contemporain, il en retire des bénéfices professionnels et sociaux. Sans aller jusqu’à vouloir la disparition de ces événements, il serait intéressant toutefois de chercher à les faire évoluer, et peut-être de parvenir à concilier les attentes des acteurs du marché de l’art et de richesse réflexive sur l’art. On pourrait considérer comme une piste de solution l’article de Sylvie Castets, “Les biennales internationales d’art contemporain et leurs touristes-amateurs, vus sous l’angle de l’utopie”, une solution possible ?”, dans lequel elle développe l’idée que la mise à mal de la notion de frontière due à la mondialisation pourrait apporter au travers des biennales de nouveaux espaces dans lesquels le visiteur pourrait expérimenter “de nouvelles manières de faire des mondes”, selon ses propres termes.

Martin Boyce (Grande-Bretagne). Vue de l'exposition "No Reflections", pavillon écossais, 2009. crédits photographiques: Antoine Marchand, 2009

BIBLIOGRAPHIE

ARDENNE, Paul. “La biennale d’art contemporain, un évènement culturel de moins en moins culturel, et de moins en moins évènementiel”.“Le Syndrome de Venise, La biennalisation de l’art contemporain”. Figures de l’art, Pau, Presses Universitaires de Pays de l’Adour, 2011, n°20, p. 177.

ARDENNE, Paul. “De l’exposition (de l’art) à la surexposition (des commissaires)”, L’art même, n°21, 2003.

CASTETS, Sylvie. “Les biennales internationales d’art contemporain et leurs touristes-amateurs, vus sous l’angle de l’utopie”, [en ligne] Études caribéennes , pp. 37-38, Août-Décembre 2017, [consulté le 02 novembre 2018] Disponible sur : https://journals.openedition.org/etudescaribeennes/11291.

VAN HEST, Femke. Territorial factors in a globalised art world ?, The visibility of countries in international contemporary art events. ERMeCC, 2012.

 

 

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