Julia Margaret Cameron, les femmes mythiques réinventées dans un flou photographique

Julia Margaret Cameron, les femmes mythiques réinventées dans un flou photographique

Julia Margaret Cameron est née à Calcutta en 1815 et est célèbre en tant que portraitiste ainsi que pour ses scènes narratives illustrant les légendes arthuriennes ainsi que des scènes chrétiennes. Elle commence à pratiquer la photographie après que sa fille lui offre un boîtier photographique pour ses 48 ans en 1863. Elle passe son enfance entre la France et l’Angleterre et s’y installe avec son mari et ses enfants en 1848 jusqu’en 1875, et meurt en 1879 à Ceylan, sur la propriété familiale.

Julia Margaret Cameron, malgré les critiques des photographes de son temps, associant ses portraits à la carte de visite et qui interprétaient ses effets de flou comme une preuve de lacune technique, a connu le succès auprès du public et des non spécialistes qui ne s’est pas démenti après sa mort, grâce à l’entretien de son héritage au travers de textes, ainsi que l’entrée de ses photographies dans des collections publiques grâce aux dons de ses collectionneurs.

Annie, my first success, 1864, tirage sur albumine d'argent, 17.9 × 14.3 cm, Courtesy : Getty Museum

Dès le départ, elle s’est affirmée en tant qu’artiste photographe et a assuré la réussite de son entreprise grâce à ses relations avec des célébrités comme Alfred Lord Tennyson, George Frederic Watts, Henry Taylor, Sir John Herschel rencontrés pour certains au salon de sa sœur Sara Prinsep à Little Holland House, par son choix d’intégrer la Photographic Society de Londres dès 1864. Elle exposait ses œuvres à Paris, Berlin, Londres, parfois par invitation, parfois dans une galerie qu’elle louait. Elle faisait également des tirages de taille plus modeste pour diffuser son art sous forme d’albums. Sa conception de la photographie hérite des questionnements des années 1850 sur la photographie artistique, autour d’artistes comme Henry Peach Robinson ou Oscar Rejlander, mais aussi de théoriciens du médium, comme Sir William Newton et son texte « Upon Photography in an Artistic View » présenté en 1853 à la Photographic Society de Londres. A l’instar de Sylvia Wolf qui dans l’exposition Julia Margaret Cameron’s Women2 a décidé de se concentrer sur les portraits féminins de l’artiste, qui constituent la plus grande part de son œuvre, il sera développé ici en quoi ils ont des qualités spécifiques.

Title: Beatrice, 1866, tirage d'albumine d'argent, 33.8 × 26.4 cm, Courtesy : Getty Museum.

En effet, si dans les portraits d’hommes, elle choisit en général des modèles célèbres dont elle exalte le talent dans un but commercial (elle également faisait signer les tirages pour augmenter leur valeur), ses modèles féminins sont en général des femmes de son entourage, et comportent les plus grandes audaces plastiques, puisque le modèle devient réellement support d’un message esthétique. Julia Margaret Cameron souhaitait élever la photographie au rang d’art et utilise comme moyen le rapprochement avec l’art de la peinture. Sa manière d’envisager la photographie est en accord avec les valeurs victoriennes d’élévation en art, de vérité, de beauté et de religion.

 « Mon double espoir est d’ennoblir la photographie et de lui conférer le caractère et les usages du Grand Art en y mêlant le réel et l’idéal sans rien sacrifier de la Vérité, par un Attachement sans faille à la Poésie et à la beauté » Lettre à Sir John Herschel, 31 décembre 1864.

Dans un premier lieu, elle s’appuie sur des références culturelles venant de la littérature classique ou moderne, de la culture antique, ou de la peinture de la Renaissance. Ainsi ses modèles sous son objectif deviennent des madones, des déesses antiques, des héroïnes tragiques. Ces figures féminines mythiques font partie des motifs récurrents de la peinture préraphaélite, qui inspire l’œuvre de Julia Margaret Cameron, bien qu’elle en donne une interprétation tout à fait personnelle.

Love, 1864, tirage d'albumine d'argent, 25.4 × 19.5 cm, Courtesy : Getty Museum.

Pour le personnage d’Ophelia, notamment, comme le montre Melissa Parlin dans un article de 2010 (“Great Resolve Comes Flashing Thro’ the Gloom”: Julia Margaret Cameron’s Writings and Photographic Legacy Illuminate a Resilient Vision of Victorian Women. »  Ohio University, 2010.), elle choisit de redresser le personnage, et dans un cliché plus tardif de le faire regarder le spectateur, contrairement à son attitude conventionnelle, ce qui crée une nouvelle relation avec celui-ci. Plus que les sujets représentés, c’est sa technique qui est originale et qui étonne à son époque, puisqu’elle joue avec des effets de flou plutôt que de faire la mise au point sur le visage des modèles. Elle utilise des négatifs au collodion humide qu’elle réalisait elle même, une technique difficile à maîtriser. C’est grâce à celle-ci qu’elle fait ses premiers effets de flou, d’abord par accident, mais qu’elle décide de conserver ensuite pour leur caractère expressif. Elle accepte pleinement la part aléatoire du procédé et profite des effets esthétiques ainsi créées, parfois par des traces de doigts faits sur le négatif, ou même des fêlures dans la plaque de verre.

Ophelia, 1875, tirage carbone (1900),35.2 × 27.6 cm, Courtesy : Getty Museum.

A partir de 1866 elle se tourne vers un appareil plus gros avec des négatifs 12 x 15 combinés avec un objectif Dallmeyer Rapid Rectilinear à diaphragme f8 et à focale de 30, ce qui lui permet de réaliser des portraits grandeur nature en gros plan, sur le vif, qu’elle tire sur papier albuminé. Sa maîtrise de la circulation de la lumière lui permet de créer des effets expressifs sur les visages de ses modèles, leur donnant un aspect sculptural.

Pour conclure, Julia Margaret Cameron, en plus de la spécificité de son activité en tant que femme artiste photographe, a produit une œuvre à l’esthétique originale, en particulier dans ses portraits de femme où elle s’est autorisé les audaces les plus grandes en termes de jeux sur le flou, la lumière, ainsi qu’une réinterprétation des figures de femmes mythiques.

Bibliographie indicative :

Cameron, Julia Margaret. Annales de ma maison de verre. Casimiro, 2015.

Marsh, Jan, Pamela Gerish Nunn. Women artists and the pre-raphaelite movement, Virago Press, 1989.

Wolf, Sylvia. “Modern Medium/Modern Artist Julia Margaret Cameron’s Photographs of Women.” MoMA, vol. 2, no. 2, 1999.

Wolf, Sylvia. Julia Margaret Cameron’s women, exposition à The Art Institute of Chicago 19 septembre 1998-10 janvier 1999, Yale University Press, 1998.

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