Les continuités de l’être chez Fina Miralles : compte-rendu d’un article de Margalida Pons Jaume

Les continuités de l’être chez Fina Miralles : compte-rendu d’un article de Margalida Pons Jaume

Fina Miralles – courte biographie

On voit l'artiste Fina Miralles, une femme âgée, debout et vêtue d'un pull blanc et d'un long foulard marron, tournée vers nous. Le fond de l'image est noir, faisant ressortir sa figure par contraste.
Portrait photographique de Fina Miralles par David Ruano
 

Fina Miralles est née en 1950 à Sabadell, en Catalogne. Elle s’est formée à la faculté des beaux-arts de Barcelone jusqu’en 1972. Son œuvre, rattachée au mouvement de l’art conceptuel, traite régulièrement du thème de la nature, qu’elle soit présente en tant que lieu d’une performance ou élément constitutif d’une œuvre tridimensionnelle. Elle développe son travail par divers médiums, comme la photographie, la vidéo, l’écriture, la performance, ou l’installation. En 1973 elle fait ses premières performances, avec la série Traslacions et Relacions. En 1983, elle décide de s’éloigner du marché de l’art et des institutions, pour se consacrer à une pratique plus intime du dessin et de la peinture.  En 1999, elle fait don de la plupart de son œuvre au Musée d’art de Sabadell, ainsi que quelques oeuvres au MACBA de Barcelone. Grâce à ces donations, de nombreuses expositions lui sont consacrées depuis les années 2000.

 

Dans son article intitulé « Les continuités de l’être : animaux, corps, objets et nouveaux aliens dans le travail conceptuel de Fina Miralles », paru en 2017 dans la revue Cultura, Lenguaje y representación, Margalida Pons Jaume met en avant les moyens par lesquels l’artiste Fina Miralles questionne la catégorisation hiérarchique entre les êtres vivants. Pour ce faire, elle fait des études de cas à partir d’œuvres de celle-ci, notamment l’installation et performance Imatges del zoo en 1974, durant laquelle l’artiste a pris place dans une cage, se transposant à un animal de zoo. Elle s’appuie également sur le discours de Miralles elle-même, mais aussi le thème de la subjectivité et de l’altérité dans l’histoire de la philosophie occidentale. Ainsi, l’œuvre de Fina Miralles permettrait de mettre en cause la notion même d’altérité qui deviendrait un élément constituant de l’identité individuelle.

Margalida Pons Jaume est une docteure en philologie, et sous directrice du département de philologie catalane et de linguistique générale à l’Université des Iles Baléares. Depuis 1993, elle a publié plusieurs ouvrages sur l’auteur et critique d’art Blai Bonet, et s’intéresse également au milieu culturel contestataire catalan des années 1970, en atteste notamment son ouvrage Textualisme u subversio publié en 2007. L’article est publié dans la revue Cultura, Lenguaje y representacion de l’université Jaume II. Il s’inscrit dans le numéro 18, consacré aux politiques de l’altérité et ses modes de représentation, traité avec une approche pluridisciplinaire.

Dans une première partie, Margalida Pons Jaume fait d’abord une présentation générale du sujet de l’article et des termes employés, puis dresse une historiographie de la question du sujet et de l’altérité dans la philosophie occidentale. L’autrice aborde l’œuvre de Fina Miralles comme un exemple de développement de « nouveaux sujets », terme qui désigne pour l’autrice « les individus qui habitent les limites de la subjectivité normative, c’est-à-dire, la subjectivité qui se construit comme rationnelle, consciente, et non-hybride, qu’on associe généralement aux êtres vivants dotés d’intelligence. Ainsi, les nouveaux sujets sont ceux qui sont hors de ces frontières historiquement, comme les personnes malades, anormales, ou queer, mais aussi l’animal, le cyborg ou même l’objet inanimé. » Depuis les Lumières, de nombreuses approches théoriques, en psychanalyse ou en disability studies1 ont questionné l’unicité du sujet, l’idée « d’altérité » partant du postulat qu’il y aurait un « sujet » fixe à lui opposer. Margalida pons Jaume présente ensuite brièvement les trois œuvres principales de Fina Miralles dont l’article traite.

Vue de l'exposition Naturaleses Naturals, Sala Vinçon, Barcelone, 1973

Dans celles-ci, des animaux sont présents, comme dans l’exposition Natureleses naturals dans laquelle elle a rassemblé des pierres, de l’herbe, un arbre, du sable, des poules vivantes, et des escargots vivants, mais aussi des animaux empaillés. Dans Imatges del zoo elle mêle des photographies documentant des parcs zoologiques, des animaux enfermés et l’artiste elle-même en cage durant les heures de visite, et dans son projet Matances en 1978, elle inclut des photomontages dans lesquels apparaissent des animaux dépecés ou écrasés. La question de la représentation des animaux est développée dans un domaine de recherche appelé animal studies, inscrit dans le post humanisme, et qui est défini par Margo DeMello dans Animals and society. An Introduction to Human-Animal Studies (2012) comme « un champ interdisciplinaire qui explore les espaces que les animaux occupent dans les mondes sociaux et culturels humains et les interactions que les humains ont avec eux »2. Dans cet article, la notion de « continuité » entre les êtres rejoint son acception telle qu’elle a pu être développée chez Jacques Derrida ou Matthew Calarco, qui lui propose le terme d’ « indistinction » opposé à celui d’ « identité ». Chez ces deux auteurs, le but n’est pas d’effacer les limites entre humain et non-humain mais au contraire de les multiplier et les complexifier. Le but n’est pas de nier les différences constituantes entre humains et animaux mais de questionner la hiérarchisation implicite de ces catégories.

En second lieu, l’autrice analyse les notions d’art conceptuel, de féminin, et d’animal. Selon la critique d’art Pilar Parcerias, il y aurait plusieurs périodes dans le travail de Miralles. Entre 1970 et 1975, son travail se situerait dans une « période conceptuelle » durant laquelle elle développe une revendication de la nature, reprenant des éléments à l’arte povera. La période suivante, jusqu’en 1980, se concentre sur une réflexion critique sur la possession, le pouvoir et la mort.

Libération des escargots dans le cadre de Translacions, 1973, Parc de la Citadelle, Barcelone

 Dans Translacions, en 1973, Fina Miralles relâche des escargots dans le Parc de la Citadelle de Barcelone, ce qui questionne l’identité de l’agent autonome dans l’œuvre. Selon l’autrice, et en s’appuyant sur une déclaration de l’artiste3, ce serait aussi un moyen de s’écarter de la place centrale qu’on donne traditionnellement à l’artiste. De plus, comme les artistes conceptuels, Miralles s’intéresse plus aux matériaux qu’à la forme, comme elle l’a écrit à propos de Naturaleses Naturals en 1975. Le choix de ne pas intervenir sur la matière serait un moyen de produire un art non personnel et de mettre en cause le biais anthropocentrique. L’engagement social et politique de l’artiste est visible dans son travail, de manière large et pas circonscrite au féminisme. D’ailleurs, l’artiste a exprimé une gêne du fait d’être catégorisée comme « artiste féministe ». Il est tout de même possible d’inscrire son œuvre dans le contexte des artistes femmes des années 1970, catalanes comme Silvia Gubern et Eugenia Balcells, mais aussi états-uniennes comme Judy Chicago, ou Ana Mendieta. La dimension genrée de son travail se comprend en regard de ces artistes, dressant des liens entre le corps, le paysage et le genre, comme dans ses œuvres Dona-Arbre et Standard4.

Dona-Arbre, Translacions, 1973

Ensuite, l’autrice développe une analyse de cas à partir de trois œuvres de Fina Miralles pour appuyer son propos. Ces trois œuvres dénotent une volonté d’établir une dialectique entre naturel et artificiel. Naturaleses Naturals, présenté au Salon Vinçon de Barcelone en 1973, consiste en un projet comprenant une projection d’images d’éléments minéraux, végétaux et animaux, et d’un film de l’artiste, Fenomens atmosfèrics, ainsi que deux performances, dans lesquelles l’artiste libère des pigeons et peint des escargots avant de les relâcher dans le Parc de la Citadelle. Imatges del Zoo met en lumière le mauvais traitement imposé aux animaux. L’artiste a nié tout sous-texte sur la dictature franquiste dans cette œuvre, mais c’est une interprétation possible de cette œuvre compte tenu du contexte de sa production. L’historienne de l’art Maia Creus, elle, fait un parallèle entre le traitement des femmes et des animaux. Dans les œuvres de Miralles où elle inclut des animaux vivants, il y a un caractère théâtral et de mise en scène. Dans le projet Matances, l’artiste s’intéresse aux questions du pouvoir et de la mort, dans un contexte post-franquiste. Elle cherche à explorer les différentes formes psychologiques et physiques de la mort chez les humains et les animaux et le concept de manipulation. Cette œuvre est également liée à la vie personnelle de l’artiste, qui avait perdu sa mère la même année. L’élément olfactif est important dans cette œuvre, puisque Miralles avait imprégné la pièce d’une odeur de formaldéhyde si forte que certains visiteurs portaient des masques. Le désinfectant fonctionne comme une protection contre l’odeur de la mort mais aussi comme métaphore de la non-continuité culturelle entre les êtres. En effet, l’abjection et la corruption de la chair qui nous rend égaux dans la mort aux animaux, présents par les photomontages crus évoqués plus haut, sont inacceptables par la société et sont ainsi mis à distance.

La conclusion de l’article met en lumière le fait que l’artiste même a pu être autrice de maltraitance quand elle inclut des animaux vivants dans ses performances. De toute évidence, les animaux ne sont pas des performeurs intentionnels, et leur mise en exposition implique intrinsèquement une objectivisation. Malgré ce pendant négatif, l’œuvre de Fina Miralles tend à brouiller les frontières entre les corps humains, animaux, les éléments naturels et autres hybrides comme la figure de la femme-arbre (Dona-Arbre). Elle étend ainsi l’idée de subjectivité au-delà du paradigme humaniste en incluant ces autres formes de vie. Enfin, son travail permettrait de mettre en avant la nécessité de l’autre pour la constitution du sujet.

Photogramme de l'action L'union des océans, Cadaqués, 2012

 

 

1 Les disability studies sont un champ de recherche interdisciplinaire dont le but est d’analyser le handicap par rapport aux facteurs sociaux, culturels et politiques. (voir Albrecht Gary L., Ravaud J.-F., Stiker Henri-Jacques. « L’émergence des disability studies : état des lieux et perspectives », Sciences sociales et santé. Volume 19, n°4, 2001, pp. 43-73.)

 
2 Traduction personnelle depuis l’anglais.
 
3 « Il n’y a pas ma main, il n’y a pas de sentiment, pour moi ce qui m’a fait peur était de transmettre mon sentiment » (trad depuis le catalan), Fina Miralles dans son entretien avec Marina Ubach i Fuentes, « Fina Miralles, la dona arbre », Proper, 2017.
 
4 Parceristas (2001) décrit cette œuvre comme suivant (trad perso) « L’artiste apparaît bâillonné et assise dans un fauteuil roulant comme métaphore de la paralysie de la femme qui est obligée de regarder et de ne rien dire. Devant elle, un écran de diapositives projette des images d’une mère habillant sa fille (…) Aussi, devant elle, une télévision diffuse un programme régulier avec des images qui reflètent la façon dont la femme est traitée à la télévision et enfin un enregistrement sonore avec une série de slogans et d’annonces qui donnent une vision consumériste de la femme objectifiée»

Bibliographie

Pons Jaume Margalida, « Continuidades del ser : animales, cuerpos, objetos y nuevos aliens en el trabajo conceptual de Fina Miralles, Cultura, Lenguaje y representación, 2017, pp.45-66.

Fina Miralles : I Am All the Selves that I Have Been, MACBA, Barcelone, 2020. (catalogue d’exposition)

Sublime. Les tremblements du monde, Centre Pompidou, Metz, 2016. (catalogue d’exposition)

MACBA Barcelona (Youtube). Maite Garbayo “Parlem de Fina Miralles”[en ligne] < https://youtu.be/CxsDd5ISLsM >

Miralles, Fina. Fina Miralles [en ligne]<https://www.finamiralles.com/ >

Weekand.net, « Una cita amb Fina Miralles. Paraules Fèrtils (3) » [en ligne] <https://web.archive.org/web/20200925132154/https://www.weekand.net/2020/05/cita-fina-miralles-paraules-fertils-3/>

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