Qu’est-ce que l’écoféminisme ?

Qu’est-ce que l’écoféminisme ?

L’écoféminisme est une pensée et une philosophie qui mêle les préoccupations féministes et écologistes. Dans celle-ci, on considère l’exploitation de la nature et la domination des femmes comme venant de la même idéologie, et que de ce fait il est nécessaire de combattre à la fois le saccage environnemental et le patriarcat. Il s’agit d’un terme historiographique avant tout, puisqu’il est souvent utilisé a posteriori. Il apparaît pour la première fois dans l’essai de Françoise d’Eaubonne, Le féminisme ou la mort, en 1974, bien qu’on voit les prémices de cette pensée avant la publication de celui-ci. Pour cette autrice, la révolution féministe est nécessaire à la révolution écologique puisque c’est la domination des hommes sur les femmes et la nature qui est la crise environnementale, et que le les femmes sont les plus à même d’être à l’initiative d’une révolution écologiste.

Credits : Diana Mara Henry, épreuve à la gélatine argentique, 1980

Aux Etats-Unis, la conférence « Women and life on Earth : ecofeminism in the 1980’s » à Amherst est considérée comme la première conférence explicitement écoféministe. Elle a été organisée  suite à l’accident nucléaire de Three Mile Island (1979) et à l’installation en Europe de l’Ouest de missiles nucléaires. Ynestra King, l’organisatrice de cette conférence, y déclarait :

« Nous constituons un mouvement identifié comme féminin et nous croyons que nous avons un travail spécial à faire en ces temps périlleux. Nous percevons la dévastation de la terre et de ses êtres par des guerriers du monde de l’entreprise et la menace d’annihilation nucléaire par les guerriers militaires comme des problèmes féministes. C’est la même mentalité masculiniste qui voudrait nous dénier notre droit à notre propre corps et à propre sexualité, et qui dépend de multiples systèmes de domination et de pouvoir étatique pour arriver à ses fins. »

Cette conférence marque le début de la constitution d’un réseau écoféministe américain dont la première action militante est la « Women’s Pentagon Action » (Washington, 1981), qui rassemble trois mille femmes dans une manifestation contre la guerre et le monde de la finance. Au même moment, naît en Angleterre la cellule « Women and life on Earth », qui monte un campement devant la base nucléaire de Greenham. De nombreuses philosophes anglo-saxonnes, comme Mary Mellor, Carolyn Merchant, Val Plumwood, Ariel Salleh, Karren Warren, mais aussi l’Indienne Vandana Shiva, ont repris le terme « écoféminisme » pour relier les deux formes de domination : celle des hommes sur les femmes et celle des humains sur la nature. 

Karren J. Warren, dans Ecofeminism : women, culture, nature (1997) donne sa définition de l’écoféminisme :

« J’utilise le terme d’écoféminisme pour désigner une position fondée sur les thèses suivantes :
1) il existe des liens importants entre l’oppression des femmes et celle de la nature ;
2) comprendre le statut de ces liens est indispensable à toute tentative de saisir adéquatement l’oppression des femmes aussi bien que celle de la nature ;
3) la théorie et la pratique féministes doivent inclure une perspective écologiste ;
4) les solutions apportées aux problèmes écologiques doivent inclure une perspective féministe. »

Couverture de Karen J. Warren, Ecofeminism : Women, Culture, Nature (1997)

Il s’agit d’un mouvement comprenant plusieurs foyers à l’échelle mondiale, dont l’Inde, les Etats-Unis, la France, l’Allemagne notamment, ainsi qu’une pluralité de tendances importante, ce qui peut le rendre difficile à appréhender.

L’écoféminisme naît en premier dans le foyer Indien, dont la date-clé d’apparition peut être la création du mouvement Chipko en 1973. Il s’agit au départ d’un groupe de villageoises de la région du Garhwal qui se sont opposées à l’exploitation commerciale de leurs forêts en entourant les arbres de leurs bras pour empêcher leur abattement. Si ce mouvement ne reconnaît pas de hiérarchie, il a été soutenu publiquement par des écologistes, notamment par la physicienne Vandana Shiva, qui est considérée comme la figure majeure du foyer écoféministe indien. Vandana Shiva fait également partie d’une tendance décrite comme plus économique et politique, composée également de Maria Mies, Warren, Plant, Salleh. Dans celle-ci le but est de libérer les femmes de l’emprise capitaliste et technologique détenue majoritairement par les hommes. Dans cette tendance-là se mêlent également des préoccupations post-colonialistes ou colonialistes.

En effet, les pays souffrant de l’héritage d’une domination coloniale qui a souvent profondément dégradé leur environnement, voient les conséquences de celles-ci atteindre plus lourdement les femmes, qui sont souvent exclues de la révolution verte, et qui se voient rendues responsables des problèmes environnementaux au travers d’injonctions au contrôle de la démographie.

 » En réunissant l’écologie et le féminisme, l’écoféminisme voit les femmes et la nature comme sujets de la destruction des systèmes socio-économiques et technologiques d’une société moderne de mâles dominants. » ( Mary Mellor, traduction d’Anne-Line Gandon).

Couverture de Starhawk, Rêver l'obscur. Femmes, magie et politique. Editions Cambourakis, 2015.

Pour le foyer Etats-Unien, on peut notamment penser à la figure de Starhawk, qui incarne une autre tendance, plus spiritualiste, de l’écoféminisme. Dans cette tendance, les écoféministes se revendiquent de la figure de la sorcière, première victime du capitalisme naissant. Cette tendance consiste à repenser le spirituel en le réinventant hors des grandes religions monothéistes et de leur dogme. Qu’elle s’inscrive dans un courant religieux préexistant ou dans une nouvelle forme de spiritualité, cette tendance a pour volonté de dépasser une vision hiérarchisée et sexiste du monde.

En France, la notion d’écoféminisme a un succès plus que limité, notamment à cause des accusations d’essentialisme du mouvement.

En effet, il s’agit d’une critique principale de l’écoféminisme, en raison du lien qui est fait entre la femme et la nature dans celui-ci, et qui serait rétrograde. Or, dans l’écoféminisme, il ne s’agit plus d’un lien imposé aux femmes pour justifier leur asservissement, comme cela a été fait depuis l’Antiquité, atteignant un point de paroxysme au XIXe s, mais d’une réappropriation de ce lien par les femmes, dans un but militant. De plus, si l’on se concentre sur le cas de Françoise d’Eaubonne, celle-ci ne parle pas tant des hommes et des femmes que des valeurs de destruction masculines et des valeurs de vies féminines : il ne s’agit donc pas d’une tentative de naturalisation des identités sexuées, mais d’un constat sur les rôles de genre traditionnels qui amènent à ces comportements.

Francis Bacon, La Nouvelle Atlantide (1624) « La nature est une femme publique. Nous devons la mater, pénétrer ses secrets et l’enchaîner selon nos désirs ».

En fait, l’écoféminisme ne consiste pas à dire que les femmes sont plus proches de la nature que les hommes, comme l’explique Mary Mellor en préface de son livre Feminism and Ecology (1997) : « En défendant la radicalité possible d’un lien entre féminisme et écologie, je n’avance pas que les femmes ont une manière d’être essentiellement plus proche de la “ nature ”, mais plutôt qu’il est impossible de comprendre les conséquences écologiquement destructrices de la tendance dominante du développement humain sans saisir leur nature « genrée ».

Une autre critique de l’écoféminisme est celle qui considère que cette pensée s’opposerait aux progrès de la science. Cette idée est également à éclaircir. Dans ce mouvement, il y a effectivement une critique de l’institution scientifique occidentale qui est celle des hommes blancs, qui exclut les femmes de la sphère du savoir, et qui a une histoire de violences contre les femmes et les minorités au nom de la « science » (enfermements, mutilations…), mais il ne s’agit pas d’un rejet de la science de manière absolue.

The Guardian, The decommissioning of nuclear arms was the Greenham women’s aim. Photographe : Pa Pa/PA

Enfin, l’écoféminisme constitue pluôt une nébuleuse de pensées plutôt qu’une école de pensée défiinie, qui comporte une variété de tendances importantes ainsi que divers foyers à l’échelle mondiale, et dont l’analyse doit donc prendre en compte cette pluralité. Le seul point commun est qu’on retrouve toujours une critique du capitalisme et du patriarcat de manière conjointe, qui dénonce donc à la fois différents types de domination : patriarcale, écoonomique, environnementale et coloniale. Les critiques faites à l’écoféminisme peuvent être pertinentes, si elles évitent de réduire ce mouvement à un dogme unique, puisque comme nous l’avons vu ici, ce n’est pas effectivement le cas. L’essentialisme existe dans certains pans de l’écoféminisme, comme le rejet de la science, mais ils ne sont pas présents dans la totalité des textes écoféministes.

Cet article avait pour but de donner une explication générale de l’écoféminisme, afin de préparer les prochains articles qui seront en lien avec ce mouvement. On pourra ainsi évoquer l’écoféminisme dans la performance et le body art des années 1970-80, ou développer la notion d’écoféminisme queer qui étendrait l’écoféminisme à toute oppression de type patrarcale, qui ne concerne plus seulement les femmes cisgenres (dont l’identité de genre correspond à celle assignée à la naissance).

Bibliographie indicative

Violynea, « Expliquez-moi l’écoféminsime », Simonae, 17 mars 2017. En ligne : https://simonae.fr/militantisme/les-indispensables/expliquez-ecofeminisme/

Hache, Emilie. Reclaim. Recueil de textes écoféministes. Editions Cambourakis, 2016.

Deleaume, Chloé, et Elsa Dorlin. Les immémoriales : pour une écologie féministe. Metz: FRAC Lorraine, 2014.

Eaubonne, Françoise d’. Le féminisme ou la mort. Femmes en mouvement 2. Paris: Pierre Horay, 1974.

Gandon, Anne-Line. « L’écoféminisme : une pensée féministe de la nature et de la société. » Recherches féministes, volume 22, numéro 1, 2009, p. 5–25. https://doi.org/10.7202/037793ar

Larrère, Catherine. « L’écoféminisme : féminisme écologique ou écologie féministe ». Tracés. Revue de Sciences humaines 22 (2012). https://doi.org/10.4000/traces.5454.

Mies, Maria, et Vandana Shiva. Ecofeminism. Londres: Zed Books, 1993.

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