L’exposition Welcome to the Show, Mehryl Levisse à L’Espace 29

L’exposition Welcome to the Show, Mehryl Levisse à L’Espace 29

On voit un personnage masqué en tissu wax jaune et bleu, et en arrière plan un rideau de franges

L’exposition monographique Welcome to the Show du travail de Mehryl Levisse s’est déroulée du 14 au 28 octobre 2021 à l’Espace 29 à Bordeaux.

Mehryl Levisse est un artiste franco-italien dont le travail gravite autour des questions des représentations du corps, au travers de mediums divers de la performance à l’installation en passant par la photographie.

Le papier peint de l'exposition

L’exposition Welcome to The Show a pour intention, déclarée dans le texte produit par Florian Gaité pour l’occasion, que « La fête qui s’y déroule accueille les créatures de la nuit que le jour rend marginales, elle leur offre un refuge qui devient tout aussitôt leur scène. », et en particulier le vernissage serait un « freak show ». Les freak shows sont l’exposition d’êtres humains aux caractéristiques physiques sortant de l’ordinaire. Cette pratique était particulièrement populaire aux XIXe et XXe siècles.

Comme un Rocky Horror Picture Show, l’exposition serait une fête queer, dans l’ambiance pré-Halloween de la fin du mois d’octobre.

Un masque à franges monté sur un tuyau de plomberie

Le soir du vernissage, le.a visiteur.ice est accueilli.e par des hôte.ss dont le corps est entièrement couvert de noir, hormis un trou pour la bouche et perché.es sur des chaussures à talons, qui vérifient les pass sanitaires. Dès l’entrée nous nous trouvons donc dans un univers d’oeuvres vivantes, et rappelant la culture BDSM.

Ensuite, l’espace de l’exposition est couvert d’un papier peint dont le motif a été réalisé par l’artiste, dans lequel on retrouve des jambes couvertes de bas résille, comme dans les œuvres de Pierre Molinier qui co-habitent avec les créations de Levisse grâce à un prêt du Frac.

Pierre Molinier (1900-1976) est un photographe bordelais qui a développé un procédé particulier de photomontage à partir de portraits et d’autoportraits argentiques travestis, recomposant des corps disloqués à partir de corps différents. Il opérait d’une forme d’auto-fétichisme de ses jambes en particulier qu’il habillait de bas résille et de chaussures à talons pour les insérer dans ses compositions. 

En déambulant dans l’exposition, on se trouve face à un mur vivant, ou plutôt à des jambes vivantes qui se croisent et se décroisent, à chaussures à talons, et résillées, qui sortent d’un des murs, comme si l’Espace 29 prenait vie.

Le trouble (dans le genre) continue quand face à des personnages à échelle humaine vêtus de costumes les couvrant jusqu’au visage, le public est traversé d’un doute : s’agirait-il de personnes vivantes ? Après une fine observation, pas de respiration sous ces œuvres de tissu. Elles sont entourés de rideaux comme des cabines, nous dévoilant ces personnages colorés en tissu wax, ou aux masques de peste aux longs becs (pandémie but make it fashion), non sans rappeler l’érotisme d’un peep show. Avec les nombreux corps disloqués, des bouches sans yeux à l’entrée aux jambes sans corps, Levisse opère autant d’un collage que chez Pierre Molinier. L’utilisation d’un miroir, dans la salle du fond, participe encore à la perte de repères du.de la spectateur.ice, fragmentant l’espace.

Que les masques soient attachés sur un corps, ou sur un tuyau, ils sont constitués d’élements de scène comme des franges, des embrasses de rideaux, ou encore des cache-tétons pomponnés. Un rideau noir nous amène dans un espace sombre flanqué de néons nous plongeant dans le monde de la nuit. On pense à un Dan Flavin, pour l’arrangement minimal de ces lumières.

Dans ce cabaret, une drag queen sympathique et vêtue en vinyle noir déambule et accueille le public, qui demande de se prendre en photographie avec elle.

L’exposition est en partie une réussite car elle suscite effectivement une perte de repère, immerge efficacement le.a spectateur.ice dans un univers de curiosités et d’excentricités. Les références au milieu de la nuit sont bien présentes dans la scénographie.  En revanche, on peut se questionner sur la portée queer de l’exposition. Le soir du vernissage, de la prise de photographie à l’observation silencieuse yeux plissés et main sous le menton, le corps marginal est livré à l’analyse d’un certain public – le professionnel de l’art contemporain. De plus il est délicat de présenter les identités marginalisées comme des personnages d’un « freak show » de manière émancipatrice, la pente glissante offrant nos existences au voyeurisme cis qui nous observe comme un documentaire animalier sur Arte. Avec toutes les bonnes intentions, en tant que visiteur queer, le vernissage n’a pas été une expérience de refuge, mais une de malaise sous-jacent, malgré une très belle exposition par ailleurs. Je tiens à souligner également l’absence totale de chaise ne garantissant pas l’accessibilité, et à rappeler en passant que bien nombre des freaks historiques étaient des personnes handicapées.

Et, enfin, si c’était une fête,

Mais où était la musique ?

Pour aller plus loin

Judith Butler, Gender Trouble, 1990

Marion Cazaux, « Pratiques performatives et expérimentations identitaires : une politisation du corps », Arts, cultures et Activisimes [en ligne]. URL. https://aca-lgbtiq.net/cazaux/

Site personnel de Mehryl Levisse http://www.mehryllevisse.fr/

Pierre Petit, Molinier, une vie d’enfer, Paris: Editions Ramsay/Jean-Jacques Pauvert, 1992

Robert McRuer, Crip Theory : Cultural Signs of Queerness and Disability, 2006

Julia Serano (trad. Noémie Grunenwald), Manifeste d’une femme trans et autres textes, Paris, Cambourakis, 2020

 

Toutes les photographies de cet article sont des photographies personnelles.

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